Après deux mois de reconnaissance de terrain courant 2006, je suis arrivée à Shanghai un beau matin de janvier 2007, le 13 pour être exacte, armée de la volonté de faire je ne savais pas encore quoi et très motivée pour réussir dans l’entreprise que je n’avais pas encore clairement identifiée. C’était un sentiment plaisant que de forcer l’admiration de tous ceux qui, en France, m’avaient érigée en aventurière héroïque, moi qui allais m’exiler, sans y avoir été contrainte par la force, dans un pays aussi exotique et lointain que la Chine. Outre d’inspirer le respect, ma décision avait aussi malheureusement ajouté à la confusion de mes clients (ah oui, je suis traductrice indépendante), qui luttaient désespérément pour savoir sur quel fuseau horaire ils allaient dorénavant pouvoir compter sur moi. En quoi mon aventure était-elle héroïque ? Aucune idée. Mais je n’allais certainement pas contredire ceux qui l’avaient ainsi qualifiée. Ce qu’ils ignoraient certainement, c’est que cette terre lointaine était loin d’être aussi hostile qu’ils le pensaient. Il était même moins osé de relever le défi de trouver un logement en trois jours à Shanghai sans parler un mot de chinois que de louer un studio de 9,45m² à Paris sans la caution d'une multinationale.
En cette glorieuse matinée du 13 janvier, donc, j’arrivai à Shanghai, prête à « squatter » pour 3 jours dans un appartement que partageaient un Chinois, un Écossais et un Allemand. J’avais rencontré Alex, la composante allemande du trio, un mois auparavant, la veille de mon retour en France. Nous avions passé l’après-midi à papoter et il m’avait proposé d’accueillir mes bagages pendant mon absence et de mettre sa chambre à ma disposition à mon retour, puisqu’il n’y serait pas. Le lendemain, je lui avais donc largué ma Delsey et un sac de sport plein de littérature financière (et oui, je suis traductrice financière) et j’avais hérité d’un double des clés de l’appartement avant de filer prendre mon avion pour Paris.
À midi moins le quart, le 13 janvier, je tournai donc la clé de l’appart dans la grille qui venait doubler la porte d’entrée, avant de découvrir avec horreur qu’une partie du sésame avait consciencieusement suivi le mouvement de mon poignet tandis que l’autre était passivement restée coincée dans la serrure. L’éclat du métal fraîchement coupé vint confirmer mes craintes lorsque je retirai ma main. Oh chic ! J’étais maintenant obligée de réveiller les deux occupants de l’appartement, que je ne connaissais pas, pour leur expliquer que je venais de compromettre leur liberté de mouvement. Une tête hirsute apparut derrière la grille quelques minutes après que j’eus sonné. C’était Kevin, le Chinois et locataire principal de l’appart. Lorsque la brume de son cerveau se fut quelque peu dissipée, il sembla réagir à mon avertissement inquiet concernant la clé cassée dans la serrure de la grille, mais ne parut pas paniquer. Bah, tant mieux ! Un point pour le flegme chinois ! Je me dirigeai vers ce qui allait être ma chambre pour les 3 prochains jours. Il faisait 4 ou 5 degrés dehors et, bien sûr, comme tout bon logement situé au sud du fleuve Yang Tsé, pas de chauffage (merci Mao). Ma première action fut donc de mettre la « clim » en marche pour bénéficier de ce bon air chaud capable de dessécher l’Amazonie et qui peut certainement se targuer de détenir le titre de chauffage le moins efficace du monde (le mot isolation n’a apparemment pas encore fait son entrée dans le vocabulaire des architectes en Chine, ce qui n’aide pas non plus). L’appareil salvateur se met en branle, affiche une lumière rouge prometteuse et… rien. J’ai froid, j’ai dormi une heure et demie pendant le vol, trop occupée à lire les aventures de Paul West à Paris, et cette saleté de machine n’en a que faire et elle me le prouve ! Je patiente une dizaine de minutes en envoyant toutes mes ondes positives, mais rien n’y fait. Pourtant, j’ai bien reconnu le caractère de la chaleur sur la télécommande (celui avec tous les petits traits au-dessous, comme de la sueur qui dégouline – on utilise les moyens mnémotechniques qu’on peut !). Qu’à cela ne tienne, saisie de doutes et désespérée, je décide de combattre l’hibernation qui me guette en appuyant sur tous les autres boutons, bousillant par là-même la programmation de la mystérieuse machine. Je finis par déclarer forfait et me couche pour une sieste bien méritée, sous l’œil amusé de la clim, dont la petite lumière rouge semble me narguer. Comme si le lit froid n’était pas assez cruel, j’ai été flanquée d’une couette taille XS. Je dois faire un choix cruel entre risquer la pneumonie en laissant mes épaules découvertes ou prier pour me réveiller à temps avant que mes doigts de pied ne soient bons pour l’amputation. Je finis par m’endormir, un masque Air France sur les yeux et de la buée se formant à chaque respiration. À mon réveil, à 16h30, je me rue sur Kevin, qui a eu l’imprudence de se montrer dans les parties communes de l’appartement, afin de cristalliser toute son attention sur mes problèmes de chauffage. Dubitatif, il met l’instrument récalcitrant en marche et me dit d’attendre. Un quart d’heure plus tard, encore pour me narguer, la soufflerie s’active, me faisant passer pour une manchote incapable de faire fonctionner un appareil qui, à ma décharge, requiert d’appuyer sur un bouton ! J’ai perdu la face, mais, bonne nouvelle, je dormirai au chaud ce soir !
Après une douche rapide dans une salle d’eau qui avait tout de la chambre froide, carcasses de viande en moins, je m’apprête à sortir pour la soirée. Inquiète pour mon retour, je dérange encore Kevin et lui demande de veiller à laisser la grille ouverte pour que je puisse rentrer même s’il n’y a personne pour l’ouvrir de l’intérieur (c’est rapport à la clé qui s’est cassée à l’intérieur de la serrure). Ce à quoi il me répond en m’enfermant à l’extérieur (l’ai-je vraiment tant agacé que ça ?) et en me démontrant que je peux passer le bras entre deux barreaux et ouvrir le loquet de l’extérieur. Un jour, il faudra m’expliquer l’intérêt de la grille ! Je me refuse à croire qu’il est esthétique. Rassurée, je file donc faire un petit tour histoire de m’aérer l’esprit. Je suis dans le quartier qui m'avait déjà abritée un mois auparavant pendant mon dernier séjour de reconnaissance. J'y ai donc mes habitudes. Mes premiers pas me mènent donc tout droit vers un salon de beauté caché de la vue de tous mais dont je connais la valeur. J’ai les traits tirés par la fatigue et le visage desséché par les 12 heures de climatisation de l’avion, je vais donc faire un soin du visage. Après m’être fait pouponner, je me dirige d’un pas sûr vers ma seconde destination favorite, Starbucks. Jusqu’ici, ma vie chinoise n’a rien de véritablement local. Sur place, je découvre que je suis une "star" ! Lors de mon séjour précédent, j’étais venue travailler dans ce Starbucks chaque jour pendant plusieurs heures, assise sur la même chaise à siroter le même breuvage. Une nouvelle employée, ou barrista pour utiliser l'appellation maison, m'annonce que depuis son premier jour on lui a parlé de cette occidentale qui venait si souvent prendre racine dans le café et qui allait revenir, un jour !